Le spiritisme est né dans l'Amérique du XIXᵉ siècle, précisément au moment historique où la photographie a été inventée. Cette coïncidence est loin d'être accidentelle. Les deux pratiques promettaient un accès à l'invisible. Toutes deux furent célébrées comme des instruments de vérité et condamnées comme des théâtres d'illusion. Toutes deux utilisent le mot « médium » pour décrire leur rôle d'intermédiaires. Les photographies rassemblées ici habitent ce chevauchement chargé de sens, où la chambre noire et la salle de séance deviennent des versions d'un même lieu.
Cette salle de lecture vise à offrir un éclairage supplémentaire sur l'enquête menée pendant vingt ans par Shannon Taggart sur la photographie spirite. Elle est organisée en six chapitres, chacun abordant une dimension différente de cet univers : la terre où le spiritisme a pris racine, le corps du médium, le rituel collectif du cercle de séance, la matérialité contestée de l'ectoplasme, les objets et artefacts produits par le spiritisme, et l'étrange et longue imbrication du mouvement avec la technologie et la photographie.
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I. La terre
Lieu, paysage et géographie de la croyanceLe spiritisme est indissociable des lieux où il a pris racine. Ces endroits ne sont pas fortuits : ce sont des paysages chargés, choisis et façonnés par les systèmes de croyance qui les habitent.
Lily Dale, dans l’État de New York, la plus grande communauté spirite au monde, se trouve sur les rives du lac Cassadaga, un nom dérivé d’un mot sénèque signifiant « l’eau sous les rochers ». Les cartes locales indiquent des tertres funéraires amérindiens et de possibles lieux cérémoniels bordant le lac supérieur, et les spirites parlent depuis longtemps de l’eau comme d’un conducteur d’énergie psychique. La région est proche des lacs Érié et Ontario ainsi que des chutes du Niagara, et elle a vu émerger un nombre remarquable de médiums célèbres. Certains attribuent ce phénomène à quelque chose dans l’eau elle-même.
Montcabirol, dans les contreforts des Pyrénées françaises, se situe au cœur du pays cathare : un paysage longtemps associé à l’hérésie, au mysticisme et à la persistance de croyances clandestines.
Arthur Findlay College, dans l’Essex en Angleterre, occupe un bâtiment dont l’architecture a été conçue pour refléter l’année calendaire : 365 fenêtres pour les jours, 52 cheminées pour les semaines, et 4 escaliers pour les saisons.
Ces lieux ne sont pas des espaces neutres. Ce sont des environnements construits, matériellement et symboliquement, pour soutenir la croyance que la frontière entre les vivants et les morts peut être franchie.
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Un cygne solitaire illuminé sur les eaux sombres du lac Cassadaga. À la fois paisible et étrange, l'image introduit l'atmosphère particulière de Lily Dale : une communauté qui existe, comme le décrit Taggart, légèrement en dehors du temps ordinaire. Le nom sénéca du lac, signifiant « eau sous les rochers », relie ce lieu à une histoire pré-spirite faite de cérémonies et de pratiques spirituelles autochtones. Le cygne, traditionnellement symbole de passage entre les mondes, semble parfaitement à sa place.
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Stansted Hall, Arthur Findlay College pour l'avancement du spiritisme et des sciences psychiques, Essex, Royaume-Uni, 2003
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Devant la salle 215, Arthur Findlay College, Royaume-Uni, 2012
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II. Le Médium
Portraits de transe, de transformation et d’états modifiésLe médium est la figure centrale du spiritisme : l'instrument humain par lequel la communication avec les morts est censée passer. Les spirites insistent sur le fait que le médium n'est pas un don réservé à quelques élus. C'est une capacité latente en chaque être humain, qui se développe par la pratique, la discipline et, surtout, la confiance. Confiance en ce qui émerge, aussi étrange ou apparemment impossible que cela puisse paraître.
En transe, le visage du médium se transforme. Sa posture change, sa voix se modifie, son corps devient disponible à d'autres présences. Ces portraits tentent de documenter cet état de seuil : le moment où, selon la croyance spirite, un corps humain devient un conduit entre les mondes. Taggart a photographié ces transformations de près, dans l'obscurité, sous lumière rouge et ultraviolette, avec des temps d'exposition longs et rapides, toujours conscient que la caméra elle-même est impliquée dans ce qu'elle enregistre.
Beaucoup de médiums ont d'abord découvert leur pratique à travers le deuil ou le traumatisme : des expériences qui, comme l'a décrit un médium, « les ont ouverts » et ont révélé des capacités dont ils ne se savaient pas dotés. D'autres se sont formés méthodiquement, développant leurs aptitudes pendant des années sous la direction de maîtres. Ce que presque tous partagent, c'est la conviction exprimée par la directrice exécutive de Lily Dale, Susan Glasier : « Nous avons tous le don de médiumnité en nous. »
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Tom Morris
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Tom Morris fait partie du duo du Yellow Cloud Circle of Eternal Illumination, le partenariat de médiumnité physique qu'il entretient depuis des décennies avec Kevin Lawrenson à Montcabirol, leur centre dans les Pyrénées françaises. En transe, le visage de Tom change, visité selon leur pratique par un casting tournant de présences spirituelles, dont Yellow Cloud, un guide amérindien ; Irene Simms, une artiste de trapèze qui a trouvé la mort dans une cage de lion ; et Phil Starr, une drag queen anglaise dont la mission déclarée est de « dire aux gays qu'ils vont tous au paradis ». Cette photographie saisit Tom en pleine transformation : suspendu entre son moi quotidien et celui, ou ce, qui est arrivé.
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Chris Howarth
Le médium Chris Howarth dans son cabinet de médium, avant le début d’une séance dans son salon, Royaume-Uni, 2013
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Sylvia Howarth
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La médium Sylvia Howarth se prépare à révéler des messages de dermatographie sur sa peau, Royaume-Uni, 2018
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Démonstration d’art spirituel en transe de la médium Sylvia Howarth, Royaume-Uni, 2013
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La médium Sylvia Howarth se prépare à montrer des messages de dermatographie sur sa peau, Royaume-Uni, 2018
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Sylvia Howarth est une médium britannique dont la pratique explore la transe, l'art spirituel et le corps comme support d'inscription. Elle souffre de dermatographie, une affection rare dans laquelle de légères griffures font apparaître des motifs rouges sur la peau, ainsi que d'une autre maladie chronique. Elle reste donc couverte la plupart du temps. Lors de ses séances, des messages, des images et d'autres phénomènes apparaissent souvent sur son corps sans cause apparente, tandis que la lumière ultraviolette révèle des motifs supplémentaires. Les taches blanches visibles sur ces photographies relèvent d'un phénomène différent : elles sont apparues sous la lumière ultraviolette qu'elle projetait dans sa salle de séance. Pour Sylvia, le corps est lui-même une surface d'inscription : un médium au sens le plus littéral.
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Gordon Garforth
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Photographie d’une photographie de l’arrière-grand-père de Gordon Garforth, Royaume-Uni, 2013
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III. La séance
Rituel de cercle, communauté et recherche collective du contactLe cercle de séance est le rituel central du spiritisme : un groupe de personnes réunies dans l'obscurité ou une semi-obscurité, mettant en commun leur énergie et leur intention dans l'espoir d'entrer en contact avec les morts. C'est une forme démocratique. Tout le monde peut s'asseoir, tout le monde peut recevoir. Le cercle n'a pas de public ; chacun des présents est un participant.
Ces photographies documentent l'architecture de la séance : le cabinet qui accumule l'énergie, le cercle qui la génère, la trompette qui amplifie les voix des esprits, la table qui répond à la volonté collective. Elles montrent à la fois la solennité et la chaleur des personnes rassemblées autour d'un objectif partagé extraordinaire. Beaucoup de ceux photographiés sont venus au spiritisme à travers le deuil, attirés par le besoin insupportable de savoir que quelqu'un qu'ils aimaient existe encore, quelque part. Le cercle de séance leur offrait une communauté, et parfois quelque chose de plus.
Le psychologue britannique Kenneth Batcheldor, qui a mené des centaines d'expériences de séances à partir des années 1960, soutenait que les activités de groupe comme le renversement de table fonctionnent en calmant l'esprit rationnel et en réduisant la peur, créant ainsi des conditions favorables à l'émergence de la faculté psychique. Il croyait que le jeu et l'attente sincère étaient essentiels. Le cercle, suggérait-il, n'est pas une salle d'attente passive pour le surnaturel. C'est une création active et collaborative.
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Table tournante
Les tables sont utilisées pour la communication avec les esprits depuis les débuts du spiritisme. Entre les mains des médiums, elles basculent, vibrent, frappent pour transmettre des messages codés et, selon certains rapports, lévitent. Le chercheur Walter Meyer zu Erpen a suggéré que les tables sont devenues l'instrument privilégié simplement parce qu'elles rassemblent les participants. Cette photographie d'atelier en capture la qualité : les mains posées à plat sur la surface, l'attention collective dirigée vers le bas, la table au centre d'un acte de volonté partagé.
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IV. Éctoplasme et phénomènes physiques
Le corps comme lieu de matérialisationLa médiumnité physique cherche à produire des preuves objectives et matérielles du monde des esprits : des phénomènes pouvant être observés, touchés et, dans certains cas, photographiés. Dans ses formes les plus extrêmes, cela se traduit par des matérialisations complètes, la reproduction intégrale d'un corps physique émergeant du cabinet du médium et se déplaçant parmi les vivants. Plus couramment, elle prend la forme d'ectoplasme : cette substance énigmatique censée émaner du corps du médium, formant des visages, des mains et des drapés fluides avant de retourner à sa source.
L'ectoplasme est décrit comme fragile, sensible à la lumière et dangereux s'il est perturbé. La médium écossaise Helen Duncan est décédée en 1956, trente-neuf jours après que la police ait interrompu sa séance et l'ait saisie en pleine transe, provoquant ce que de nombreux spirites considèrent comme une rétraction fatale de l'ectoplasme dans son corps. Le prix Nobel français Charles Richet a inventé le terme en 1894, après avoir vu Eusapia Palladino produire ce qui semblait être un troisième bras fantomatique. Interrogé sur ce qu'il avait vu, Richet répondit : « Je n'ai jamais dit que c'était possible. J'ai seulement dit que c'était vrai. »
Les spirites ont généralement tendance à passer sous silence leur histoire photographique avec l'ectoplasme en raison de sa relation complexe avec la notion de preuve : des images facilement écartées comme fraude, et pourtant obstinément présentes. Le travail de Taggart s'appuie sur ce curieux registre visuel, sans le valider ni le rejeter, mais en le considérant sérieusement comme un corpus d'images qui parle de deuil, de désir et de besoin de croire.
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Medium Kai Muegge displays ectoplasm filled with images of the dead
Basel Psi Association, Switzerland, 2018Archival pigment print
76.2 x 50.8 cm
30 x 20 in
Edition of 7 -
Medium Kai Muegge’s materialization of the spirit of Colonel Henry Steel Olcott
Basel Psi Association, Switzerland, 2018Archival pigment print
76.2 x 50.8 cm
30 x 20 in
Edition of 7
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« C'est la distorsion de la perception du monde physique qui ouvre notre accès à un autre. »
Kai Muegge est l’un des médiums physiques les plus documentés travaillant aujourd’hui. Taggart s’est rendue en Suisse spécifiquement pour assister aux matérialisations de Muegge après avoir découvert des photographies de son travail. Lors de la séance, une matérialisation complète se serait produite : l’esprit de Henry Steel Olcott. Par la suite, Kai expliqua à Taggart qu’Olcott avait été attiré là par sa présence, lui-même ayant documenté des séances au cours de sa vie. En signe, Olcott laissa un apport — un dollar américain de commerce daté de 1873, la même année où il avait enquêté sur les médiums connus sous le nom de frères Eddy.
Lorsque Taggart montra plus tard à Kai les photographies qu’elle avait prises, il répondit avec la franchise qui le caractérise : « Shannon, c’était littéralement une naissance prématurée médiumnique. » Il expliqua que ce qu’il qualifiait de « performance médiumnique faible » résultait de la pression qu’il avait ressentie pour produire des phénomènes pendant la séance. « Trop de pression pour performer a été mise sur mon état de transe. Je l’ai gâché, parce que je voulais tellement que cela se produise. J’ai donné naissance à une création incomplète. »
La substance visible dans la salle de séance, lumineuse, dense et semblant émerger de son corps, est ce que les spirites appellent l’ectoplasme : la forme matérielle que l’on croit que l’énergie spirituelle prend lorsqu’elle traverse le monde physique. Dans cette substance mouvante, les participants ont rapporté reconnaître les visages de proches décédés. Pour Kai, la salle de séance fonctionne comme un laboratoire de perception. « C’est la distorsion de la perception du monde physique, explique-t-il, qui ouvre notre accès à un autre. »
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Shannon TaggartMedium Sharon Harvey’s spirit team show a mask, London, UK, 2013 -
Il s’agit de la photographie accidentelle qui a changé le cours du projet. Réalisée lors d’un cercle de séance du jeudi soir avec la médium Patricia Price, elle avait commencé comme une tentative d’image documentaire simple : une femme tenant une lampe de poche rouge dans l’obscurité. Mais au fur et à mesure que le groupe méditait, toutes les autres personnes présentes ont rapporté avoir vu un second visage flotter paisiblement à côté d’elle, similaire au sien mais légèrement différent. Des voix s’exclamèrent : « C’est sa grand-mère. » « Son double. » « Marie Laveau. » Taggart s’efforça de le voir, sans succès. Elle ne vit qu’une femme avec une lampe de poche et fit la photographie la plus directe possible.
Lors du développement du film, le cliché montrait exactement deux visages, comme les autres l’avaient décrit. L’image accidentelle s’avéra plus fidèle psychologiquement à l’événement que celle qu’elle avait initialement prévue. Son obturateur avait créé la métaphore parfaite pour quelque chose qu’elle ne pouvait pas voir elle-même. C’était, a-t-elle dit, le moment où elle comprit ce que le projet signifiait vraiment : non pas si l’invisible existe, mais ce que cela signifie d’être dans une pièce où d’autres peuvent voir quelque chose que vous ne pouvez pas.
Femme dite « éclipsée » par l’esprit de sa grand-mère, la prêtresse vaudou Marie Laveau, ou son propre double. Lily Dale, NY, États-Unis, 2003
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V. Objets et artefacts
La culture matérielle du spiritismeLe spiritisme a toujours produit des objets.
- cabinets de médium
- Instruments de communication : planchettes, trompettes, planches Ouija, "ghost box"
- Signes de contact : apports transmis par le monde des esprits, cuillère tordue, dollar de commerce, canari vivant
- Traces de présence : masques d'ectoplasme enregistrés sur film, peintures précipitées produites par des mains en transe, auras Kirlian des vivants et des morts
Ces photographies traitent les artefacts de la médiumnité avec la même attention qu'un photographe de nature morte pourrait accorder à un crâne ou à une fleur : comme des objets chargés, résonnants, porteurs d'un sens qui dépasse leur forme physique. Le spiritisme fut la première religion à créer son iconographie par la photographie plutôt que par la peinture.
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Les parallèles entre le cabinet du médium et la chambre noire photographique ne sont pas métaphoriques. Ils sont structurels.
Le cabinet du médium est l’objet le plus significatif sur le plan architectural dans la culture matérielle du spiritisme. Dans sa forme la plus simple, il s’agit d’un espace clos : des rideaux suspendus dans un coin, des panneaux de tissu noir tendus sur un cadre, ou une boîte conçue spécialement, assez grande pour contenir une personne assise. Sa fonction est de concentrer et d’incuber l’énergie nécessaire à la manifestation de phénomènes physiques. L’ectoplasme, fragile et sensible à la lumière, requiert l’obscurité et l’isolement. Le cabinet offre les deux.
Le premier cabinet du médium est apparu en 1856, lors des performances des frères Ira et William Davenport, spirites originaires de Buffalo, New York, qui attribuaient sa conception à l’esprit d’un pirate nommé John King. Son probable précurseur est beaucoup plus ancien : la tente secouée des Amérindiens, une structure couverte utilisée pour invoquer les conseils des esprits, dont la séquence cérémonielle correspond étroitement au déroulement d’une séance.
Chaque cabinet présenté dans cette exposition est une solution sur mesure au même problème : comment créer, dans un espace domestique ordinaire, les conditions permettant à la frontière entre les vivants et les morts de devenir perméable. Celui de Chris Howarth est une construction temporaire de toile et de ruban adhésif, assemblée et démontée pour chaque séance. Celui de Sharon Harvey est construit à partir de tissu noir tendu sur une armature de tuyaux de cuivre conçue par son plombier, lui-même spirite. Celui de Gordon Higginson, toujours présent à Arthur Findlay College, porte le poids de l’histoire : lorsque la classe de Taggart a été informée qu’elle l’utiliserait, une charge a parcouru la pièce.
Le cabinet est également un objet seuil dans l’histoire de la photographie. La chambre noire, l’énergie concentrée, l’émergence de quelque chose de précédemment invisible : les parallèles avec la chambre noire photographique ne sont pas métaphoriques. Ils sont structurels.
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Dons d'apports
Apport – cuillère tordue du médium Anders Åkesson, Royaume-Uni, 2013
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Canari apporté, Centre de médiumnité physique de Montcabirol, France, 2014
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Le médium Mychael Shane produit des apports de pierres précieuses par la bouche et les yeux, tandis qu’il est maintenu par son assistante Cynthia Singer et l’hôte, Dr Neal Rzepkowski, TiOmimé, NY, États-Unis, 2016
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Trompettes de séance
Une trompette de séance est un cône, généralement en aluminium ou en carton, censé amplifier les sons produits par les esprits, qui utilisent l’ectoplasme pour créer une caisse de résonance à l’extrémité étroite et projeter leurs voix par l’autre. Sylvia Howarth a peint à la main ces exemples avec des portraits des esprits célébrités les plus populaires dans le spiritisme contemporain : Michael Jackson, Mark Twain, Abraham Lincoln, Louis Armstrong, Quentin Crisp et Freddie Mercury. Ces objets occupent un espace improbable entre artefact religieux et art populaire.
Trompettes de séance avec guides spirituels célébrités, peintes à la main par la médium Sylvia Howarth, Royaume-Uni, 2013
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Planchette & Ouija
Expérience d’écriture automatique à l’aide d’une planchette, Arthur Findlay College, Royaume-Uni, 2012
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Bell Jars
Exercice du dôme de verre, inspiré de l’expérience Scole, Arthur Findlay College, Royaume-Uni, 2012
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VI. Technologie et invisible
Photographie, électricité et instruments de contactLe spiritisme et la photographie sont liés depuis leur émergence simultanée au milieu du XIXᵉ siècle. Les deux disciplines promettaient l’accès à des forces au-delà de la perception humaine ordinaire, et toutes deux furent immédiatement confrontées aux questions de vérité, de preuve et de croyance. Les photographes spirites affirmaient que leurs appareils pouvaient enregistrer des présences invisibles à l’œil nu. Les sceptiques soutenaient qu’ils ne produisaient que des astuces de chambre noire. Le débat n’a jamais été tranché. Il ne l’est toujours pas.
Les technologies déployées dans ce chapitre couvrent près de deux siècles : des premiers essais électrographiques du XIXᵉ siècle à la photographie numérique d’orbes contemporaine, des auras Kirlian aux capteurs de mouvement Microsoft Xbox. Ce qui les relie, c’est un même élan persistant : utiliser les outils du moment présent pour capturer des preuves de ce qui se situe au-delà. Et sous toutes ces pratiques repose la même intuition qui hante depuis toujours à la fois le spiritisme et la photographie : que l’appareil photo pourrait enfin être l’instrument qui réduit la distance entre les vivants et les morts.
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Sylvia Howarth a construit une chambre noire dans sa chambre à coucher, en pratiquant un petit trou dans le store de la fenêtre pour que la scène extérieure se projette sur les murs et le plafond de la pièce plongée dans l’obscurité. En mode séance, Sylvia entre en transe tandis que les participants observent les images en mouvement. Elle rapporte utiliser cet appareil pour voyager dans le temps, recevant des visions des évolutions futures dans les domaines des transports, de la technologie et de l’intelligence artificielle. La chambre noire est l’un des plus anciens ancêtres de la photographie et, entre les mains de Sylvia, elle devient une technologie permettant de franchir non seulement l’espace mais aussi le temps.
Chambre de la médium Sylvia Howarth, transformée en salle de séance chambre noire, avec poupée, Royaume-Uni, 2013
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Caméra Kirlian
Couronne Kirlian au bout du doigt de ma mère, trois ans avant son décès, Assembly Hall, Lily Dale, NY, États-Unis, 2014
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Transcommunication instrumentale (TCI)
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Medium Annette Rodgers participates in a direct radio voice experiment led by medium and tutor Kim Moore-Cullen, in a circle that includes other bereaved parents
Arthur Findlay College, UK, 2018Annette Rodgers hosts a weekly circle at her home in Spain, where her group reports contact with deceased scientists including Wilhelm Reich, Nikola Tesla, Marie Curie, Stephen Hawking, and Albert Einstein. Here she participates in a direct radio voice experiment, using the static and signal fragments of a live radio tuner as a substrate through which spirit voices are believed to speak. The circle includes other bereaved parents. For many of them, the experiment is not a curiosity but a lifeline.
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Naomi Barbar listens for spirit messages from a “ghost box"
Lily Dale, NY, USA, 2015The "ghost box" — or "Frank's box," named after inventor Frank Sumption — is an ITC device that sweeps live audio from an AM or FM tuner. The random fragments it emits — music clips, DJ voices, white noise — are believed to enable conversation with spirits, like a radio-wave Ouija board. In sessions, the box is placed in the center of the circle or passed around as people take turns asking it questions. On several occasions I've heard it respond with a correct answer, which I found genuinely unsettling.
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Instrumental transcommunication experiment —Sylvia Howarth using the Xbox Kinect camera for spirit communication
UK, 2018Instrumental transcommunication, or ITC, refers to the use of electronic devices as conduits for spirit contact. In this experiment, Sylvia Howarth merges gaming technology with mediumship, using a Microsoft Xbox Kinect motion sensor to track her body while in a trance state. Once the sensor has established her physical presence, Sylvia sets her intention and invites a present spirit to move the sensor independently, without attaching to her own motion. Here, she asks a spirit to shake hands with fellow sitter Donna Sinclair Hogan. The gesture is both intimate and uncanny: a handshake offered across an invisible threshold, mediated by a piece of consumer electronics designed for living room entertainment. The Kinect, a device built to read the body in space, becomes in Sylvia's hands an instrument for detecting a body that no longer occupies space at all.
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Medium Lillian Stavang Gaarden sits under the Lucia N°03 hypnagogic light machine
Arthur Findlay College, UK, 2012The Lucia N°03 was developed by Austrian psychiatrist Dr Engelbert Winkler, who sought to recreate the lights he had experienced during a near-death experience at the age of seven. Co-designed with neurologist Dr Dirk Proeckl and engineer Jury Locke, the device passes a precisely calibrated stroboscopic light through closed eyelids, inducing a hypnagogic state that users describe as an out-of-body experience, or a passage into another realm entirely.
Lillian Stavang Gaarden, the Norwegian medium and healer photographed here, shares something essential with the machine's inventor: she too had a transformative near-death experience as a child. At four years old, gravely ill and unable to move, she says a spirit entered her room and drew the illness out of her body, healing her instantly and, she believes, initiating her as a healer at the same moment.
The photograph is one of the quietest in the series, and one of the most unsettling. Lillian sits in stillness beneath a light that is doing something to her that cannot be seen. The Lucia, like the séance room, like the darkroom, works from the inside out.
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